204.
Tout se passe comme au ralenti. Alors que le liquide s’apprête à jaillir hors de la boîte transparente, Fetnat bondit. Lui aussi, inspiré par un bon sens aussi ancien que sa tribu, a compris comment réagir dans l’urgence. Il obstrue l’embout caoutchouté avec son pouce et il retient le liquide verdâtre qui cherche à s’écouler.
— Je bloque le poison mais… j’en… j’en… ai sur le pouce !
— Normalement, dit Orlando, l’embout est étanche. Ton pouce est épais, tant que tu ne bouges pas, la peste ne se répandra pas.
— J’espère que tu n’avais pas de petite écorchure à ce doigt, grimace Kim. Sinon c’est foutu.
Un peu comme dans L’armée des 12 singes de Terry Gilliam, un type est infecté et c’est peut-être la fin de l’espèce.
Cassandre regarde sa montre-bracelet qui indique « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 45 %. »
Ouf, c’est repassé en dessous de la barre des 50 %.
Ils ressortent de la citerne et marchent dans la rue. Pour ne pas éveiller les soupçons, Orlando a posé sa veste sur la bombe et la main de Fetnat.
— Bon, on fait quoi ? dit Orlando. Moi je m’y connais en électronique mais pas en biologie.
— J’en peux plus, dit le marabout africain tout en murmurant des prières.
— Surtout, ne bouge pas le pouce ! intime Esméralda.
— C’est-à-dire, plaide Fetnat, que… je commence à avoir une crampe.
Alors Orlando, comprenant qu’il est l’heure des initiatives désespérées, sort un couteau de commando à la lame effilée.
— Euh, dit Fetnat, tu as quoi comme idée, là, Baron ?
— Qu’est-ce qu’une petite phalange par rapport au destin de l’humanité ? Tu ne vas pas me dire que tu es égoïste à ce point, Vicomte ? Tu me décevrais beaucoup.
— C’est-à-dire… Finalement, cette crampe, je pense pouvoir la surmonter, annonce, stoïque, le Sénégalais.
C’est Esméralda qui prend les choses en main. Elle guide tout le monde vers une épicerie ouverte tard le soir et achète avec ses dernières économies une bassine, une dizaine de bouteilles de whisky et plusieurs bidons d’eau de Javel. Puis elle propose à tous de revenir au parc Montsouris.
Lorsqu’ils ont rejoint le parc désert, près du petit lac, la femme aux cheveux roux pose la bassine sur l’herbe. Fetnat, aidé d’Orlando, y installe avec précaution la bombe dont l’orifice est toujours obstrué par son pouce. Puis Esméralda verse du whisky sur le tout.
— Tu fais quoi, là ? demande le Sénégalais inquiet.
— En Italie, ma mère m’a toujours dit : les microbes, ça ne résiste pas à l’alcool fort.
Elle déverse une bouteille entière de Johnny Walker dans la bassine, et alors qu’elle veut en rajouter une deuxième, Orlando la retient.
— Je pense qu’une bouteille devrait suffire.
Esméralda hausse les épaules.
— Après tout, mon père disait : « L’eau de Javel, ça désinfecte tout. »
Alors Esméralda verse le contenu des bidons de désinfectant. Le pouce de Fetnat est maintenant recouvert d’un peu de whisky et de beaucoup d’eau de Javel. Esméralda rajoute encore un peu de whisky, par précaution.
— Ça brûle ! dit le Sénégalais en faisant la grimace.
— Tais-toi, douillet ! J’entends d’ici le cri d’agonie des microbes.
Tous enfilent les gros masques à gaz qu’ils avaient emportés. Orlando aide Fetnat à enfiler et positionner le sien. Puis, au signal, le Sénégalais enlève son pouce, qu’il agite vigoureusement. Le liquide vert jaillit de la bombe et se mélange au whisky et à l’eau de Javel.
Tous observent la mixture aux reflets sombres qui commence à bouillonner.
— Putain, les microbes de la peste, ils ne devaient pas s’attendre à tomber sur un accueil aussi corrosif, annonce Esméralda.
Ils attendent, penchés au-dessus de la bassine, ne sachant trop comment stopper à eux cinq la guerre bactériologique si les choses tournaient mal. Puis, au bout d’un moment, ils enlèvent leur masque à gaz.
Le mécanisme du boîtier en plexiglas a vidé tous ses tubes. Le liquide mortel est désormais complètement mélangé au whisky et à l’eau de Javel. Cassandre, instinctivement, regarde sa montre qui indique : « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 16 %. » Mais aucune caméra n’apparaît dans le jardin et elle sait que ce chiffre ne correspond plus à rien.
Fetnat, qui était au comble de l’angoisse, est le premier à sourire. Ses grandes dents blanches luisent dans la pénombre. Puis il enfonce plusieurs fois le pouce dans le mélange de whisky et d’eau de Javel, comme s’il voulait assassiner les derniers microbes qui auraient pu rester collés à son épiderme.
Orlando brandit le détonateur électronique qu’il suspend autour de son cou au bout d’une ficelle, comme un trophée.
— On a encore réussi, murmure Cassandre, soulagée.
Alors Fetnat ramasse une pierre, puis grave sur un rocher au bord du lac du parc Matsouris : « Le 31 mars, Cassandre, Esméralda, Fetnat, Kim et Orlando ont sauvé le monde. »
— Et… tout le monde s’en fout, croit bon de préciser Kim Ye Bin.
Ils se serrent les uns contre les autres. Un courant d’énergie vitale les unit.
— J’en peux plus de toutes ces émotions, soupire Esméralda. Je n’ai pas la force de repartir. Reposons-nous un peu ici, avant d’y aller, et reprenons des forces.
Elle empoigne une bouteille de whisky neuve, dévisse la capsule d’un geste preste et boit directement au goulot. Puis elle rote et passe la bouteille aux autres.
— Nous ne sommes plus des putois. Nous sommes des animaux qui chassons avec ruse et rapidité. Nous sommes des… renards. Comme notre mascotte Yin Yang.
— Trinquons aux renards qui empêchent la maladie de se répandre. Dire qu’on a accusé ces charmantes bestioles de transmettre la rage ! Nous, on a prouvé qu’on peut arrêter la peste en leur nom.
— Aux renards !
Ils boivent avec solennité.
— Avec une bonne rasade de ça, il n’y aura plus de microbes vivants dans le coin.
Orlando Van de Putte tripote son pendentif.
— Je tiens à le garder comme trophée. On en a déjà deux, avec celui du métro, et celui de la bibliothèque. Ça complète la collection.
Nouvelle tournée de whisky. Cassandre goûte d’abord du bout des lèvres, puis boit de plus en plus joyeusement. Passé les premières gorgées qui lui ont paru aigres, l’alcool commence à réchauffer son ventre. Une boule de feu remonte dans sa poitrine. Machinalement, elle regarde sa montre qui indique « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 18 %. »
Cela doit être les premiers effets de l’alcool sur mon cœur, mais on est loin des 50 %. Je crois que je peux continuer.
J’en ai envie.
La jeune fille finit la bouteille et tend aussitôt la main vers la suivante. Plus elle boit, plus elle a envie de boire.
— Ah, j’aime bien te voir comme ça, Princesse, dit Kim. Allez vas-y, encore une rasade !
Elle boit, rote, et s’esclaffe.
— PAPA ! MAMAN ! DANIEL ! VOUS M’ENTENDEZ JE CONTINUE LE TRAVAIL. JE CONTINUE ! NOUS N’AVONS PAS ENCORE PERDU ! JE N’AI PAS BAISSÉ LES BRAS.
Elle a un hoquet puis, tout en titubant, articule avec soin :
— Bon sang, nous les clochards, on a sauvé le monde. Le monde entier. Nous cinq !
— On a sauvé le monde ! ! répètent-ils en chœur.
Cassandre commence à danser les yeux fermés, puis elle les rouvre en grand et saisit le menton d’Esméralda.
— Tu vois, Duchesse ! Tu vois, Baron ! Tu vois, Marquis ! Tu vois, Vicomte ! Le monde est à nous ! Le futur n’est pas inscrit. Aujourd’hui nous avons fait un pas de plus vers la jolie version du futur avec les poissons volants dans la Seine. Grâce à notre action à Montsouris, la probabilité doit bien être passée de 1,5 % à 2 %. Et à 2 % mon frère s’est sauvé d’une chute de 210 mètres ! Alors l’humanité pourra bien survivre à sa chute ! À 2 %, les forces qui veulent nous ramener au Moyen Âge ont perdu quelques branches dans l’Arbre du Temps !
Les autres froncent les sourcils.
— De quoi elle parle ? « Les poissons volants » ?
— Je ne comprends rien à ce qu’elle raconte mais vive la Princesse ! clame Orlando en se levant et en dressant sa bouteille de whisky.
Puis ils soulèvent Cassandre à bout de bras et improvisent une gigue dans l’immense jardin public désert, avant de se mettre à chanter.
— Elle est des nôôôôôtres ! Elle a bu son whisky comme les ooooootres. C’est une ivrooooogneu, ça se voit rien qu’à sa troooooogneu.
La jeune fille reprend avec eux :
— Je suis une ivroooogneu !
À un moment, titubant à moitié, elle s’avance vers Orlando.
— Vous… vous… n’êtes pas seulement mes concitoyens. Vous êtes ma famille. Toi Baron, tu m’as sauvé la vie le premier jour, je n’oublierai jamais. Tu es un… père pour moi.
Puis elle va vers Fetnat.
— Toi, Vicomte, tu m’as appris l’alcool. Tu es un oncle.
Puis vers Esméralda.
— Toi, Duchesse, tu m’as appris à gérer mes lunaisons. Tu es une mère pour moi.
Titubante, elle étreint longuement la femme rousse dont les yeux divergents sont emplis de tendresse. Elle lui murmure à l’oreille :
— Bon sang, ça fait quand même très mal. Si on m’avait dit que c’était ça être une femme, j’aurais préféré être un mec. Surtout qu’on peut pisser debout.
— Oui, mais nous les femmes on a des orgasmes multiples, lui chuchote-t-elle en retour.
— C’est quoi ?
— Tu verras, ça permet de supporter beaucoup de choses.
Puis Cassandre va vers Kim.
— Et toi, Marquis, t’es…
— Je suis ?
— Eh bien tu es mon…
— Ton ?
— Eh bien tu es mon nouveau frère. Voilà, tu es, Kim, mon frère. Aîné qui plus est.
Ils sont face à face, leurs visages à quelques centimètres l’un de l’autre.
C’est alors que Fetnat lance leur hymne.
Ils se mettent tous à chanter à l’unisson.
« Derrière chez moi,
Savez-vous quoi qu’y n’y a ?
Derrière chez moi,
Savez-vous quoi qu’y n’y a ?
Y a un bois
Le plus joli des bois
Petit bois derrière chez moi
Et tralonlalère et tralalonlalonla.
Et dans ce bois
Savez-vous quoi qu’y n’y a ?
Et dans ce bois
Savez-vous quoi qu’y n’y a ?
Y a une godasse
La plus jolie des godasses
La godasse dans le bois
Petit bois derrière chez moi.
Et tralonlalère et tralalonlalonla »
— Hé ! il y en a qui veulent dormir ! lance quelqu’un de loin depuis une fenêtre qui s’ouvre à la volée.
Le commentaire déclenche une réaction immédiate du Viking barbu.
— LES BOURGEOIS ON LES EMMERDE. ON LES A SAUVÉS, ALORS MAINTENANT QU’ILS NOUS FOUTENT LA PAIX ! !
Tout de suite après, on entend des fenêtres qui se ferment dans les immeubles au bord du parc.
— C’EST ÇA, BANDE D’AUTRUCHES, ALLEZ VOUS CACHER. VOUS ÊTES TOUS DES LÂCHES ! reprend Kim.
À nouveau d’autres volets se rabattent avec un claquement.
— Bon, je crois qu’on va rester là ! Rien que pour les faire chier ! annonce le légionnaire, incapable de marcher.
Ils boivent encore puis, ne tenant plus sur leurs jambes, ils s’effondrent l’un après l’autre dans l’herbe fraîche.
Et s’endorment, blottis flanc contre flanc. Sans même y penser, Kim rampe pour se serrer contre Cassandre. Elle pose sa main sur ses épaules et c’est ainsi qu’ils s’assoupissent, proches, protégés par les grands arbres bruissants du Parc Montsouris.